Voyage au bout du Venezuela

Le vénézuélien Miguel Bonnefoy publie un premier roman réjouissant, « Le Voyage d’Octavio ». Chronique.

Il est plus que réjouissant de découvrir de l’éclat et de l’imagination dans un premier roman, de pressentir que l’auteur porte en lui un univers singulier qui le mènera loin. C’est le cas avec Le Voyage d’Octavio, le roman d’un Vénézuélien de 28 ans, Miguel Bonnefoy, qui habite en France et écrit en français. Bonnefoy vient d’un espace littéraire très « embouteillé », l’Amérique latine, qui nous a donné des écrivains de renom comme Horacio Quiroga, Gabriel García Márquez ou Carlos Fuentes.

Si Le Voyage d’Octavio est traversé par ce prestigieux héritage, il faut souligner qu’il y a de la luminosité et de la fraîcheur chez Bonnefoy. Sa prose, en apparence tranquille, nous annonce la naissance d’un grand écrivain.

Nous allons ici à la rencontre de Don Octavio, qui vit en solitaire à Saint-Paul de Limon, un village vénézuélien où, de temps à autre, il donne un petit coup de main aux cambrioleurs de cette bourgade qui cachent d’ordinaire leur butin dans une église désaffectée. Ne sachant ni lire ni écrire, Don Octavio supporte difficilement cet état et, pour masquer son handicap, il feint même une sorte d’invalidité… Jusqu’au jour où l’amour vient à son secours. Il tombe en effet amoureux de la comédienne Venezuela, qui va l’aider à sortir de la nuit de son analphabétisme. À partir de cet instant, un autre monde s’ouvre à lui, nous offrant l’un des plus beaux plaidoyers en faveur du pouvoir des mots : « Quand il parvint à lire une phrase entière sans hésiter, et qu’il ressentit l’émotion brutale de la comprendre, il fut envahi par le désir violent de renommer le monde depuis ses débuts. »

Mais voilà, Don Octavio a gardé des liens avec les bandits locaux et, ironie du sort, le domicile de sa dulcinée se retrouve être le théâtre d’un cambriolage. Après une succession d’autres mésaventures marquant le destin singulier de ce personnage, Bonnefoy nous livre une épopée extraordinaire dans laquelle la nature, magique et mystérieuse, devient presque un protagoniste, tandis que la quête de la connaissance, les méandres du passé, l’histoire sinueuse du Venezuela et de son peuple se déploient sous nos yeux, avec des héros aussi loufoques qu’attachants.

Mais ce qui frappe le lecteur, c’est d’abord cette écriture dont chaque mot semble être taillé au scalpel pour éviter qu’il ne dévoie une parole aux accents prophétiques et poétiques. Le Voyage d’Octavio devient, de page en page, un hymne à la condition humaine, une réécriture du monde qui redonne à la littérature tout son pouvoir.

Article de Alain Mabanckou à propos du livre Le Voyage d’Octavio, et publié en février 2015 dans Jeune Afrique.
2017-08-20T21:19:57+00:00