Camino tropical

Il y a de la sueur, des tripes, de la fièvre, du cœur et des frissons dans Jungle, l’inclassable troisième opus de Miguel Bonnefoy, jeune et très inspiré auteur chilio-vénézuélien, né à Paris en 1986 puis éduqué dans les lycées français à l’étranger, au gré des nominations de sa mère diplomate.

Plus proche du chemin de croix bolivarien ou du pèlerinage de Compostelle que d’un roman d’apprentissage, ce court journal de bord d’une expédition, longue de deux semaines, en décembre 2014, dans l’État de Bolivar, au Venezuela, est une ode à la nature locale, à ses peuples indigènes, à ses dialectes aux sons rugueux (dont certains termes, en italique, ne nécessitent même pas d’être traduits), à ses envoûtantes forêts, cascades et montagnes. Répondant à l’appel de ses racines un brin mythifiées, fatalement séduit par l’immense pays bolivarien pillé et maltraité dans le passé, le jeune aventurier capte le lecteur pour l’immerger à ses côtés au cœur de la jungle. Il lui fait gravir l’Auyantepuy, la « montagne du Diable », sans cacher ses stigmates, traverser torrents et fleuves, se perdre dans la jungle et enfin se jeter dans le Salto Angel, un rappel de 950 m, sans dissimuler sa terreur et ses vertiges. Candide, le narrateur ne recule devant aucune épreuve, même la plus humiliante. « Je sentis tout à coup que mes mots n’incarnaient aucune matière. Ils n’avaient pas la saveur de la cascade, le fer de la grotte. Habitués à l’ombre, ils étaient laids au soleil, confie-t-il, tout m’échappait. Aucun texte sur la jungle ne peut rendre la sensation de la jungle. » Toujours lyrique mais jamais grandiloquent, Bonnefoy choisit ses mots avec soin, lui qui confie mieux maîtriser le français, qu’il parle avec de merveilleuses intonations, que l’espagnol, sa « langue de cœur ».

Quoi qu’il en dise. « Dans cette pirogue, je n’avais pas besoin de travailler mes phrases. Elles étaient pleines de tout ce gui m’avait précédé. Ce n’était pas de l’écriture, c’était une dictée. » Une irrésistible invitation au voyage.

Article de Anne Dastakian à propos du livre Jungle, et publié en janvier 2016 dans Marianne.
2017-08-20T21:14:46+00:00